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Les 19 et 20 mai dans l’histoire cubaine

par Reynaldo Henquen

Merci à Cubaperiodistas d’avoir republié ce texte – initialement paru le 18 mai 2019 – au moment où des pourparlers entre Cuba et les États-Unis sont en cours. Le peuple cubain peut et doit offrir au peuple américain un engagement constant envers l’anti-impérialisme, afin de l’aider ou de le motiver à renverser – avec le soutien de la pensée et de la pratique de José Martí, fondement de la souveraineté et de la dignité de Cuba – les conséquences du déséquilibre mondial exploité par l’impérialisme, et de « l’honneur douteux et bafoué de l’Amérique anglaise », dont les dirigeants, dès le XIXe siècle, s’efforçaient de manipuler l’électorat et l’opinion publique de leur pays comme une « mule docile et malfaisante ».

L.T.S.

La proximité de ces dates, au cours du même mois, bien que dans des années différentes – 1895 pour la première, 1902 pour la seconde – invite à la réflexion. Le 19 mai est marqué par la mort de José Martí ; le 20, par l’instauration d’une république qui renie les idéaux avec lesquels il a préparé une guerre pour libérer et transformer Cuba, guerre à laquelle il a participé jusqu’à sa mort au combat.

La frustration incarnée par la république dominée par l’impérialisme américain alors naissant révèle des faits fondamentaux. Avant tout, elle a validé les perspectives, les actions et les idées de Martí, la lucidité de la campagne intellectuelle qu’il a menée et éclairée jusqu’à sa mort à Dos Ríos, une campagne qui continue de porter ses fruits. La lutte des Mambí, forgée dans le feu de cette campagne, a empêché les États-Unis d’imposer à Cuba le régime colonial que subit encore Porto Rico, nation dont l’indépendance figurait parmi les objectifs du plan de Martí.

Tout cela confirme la clarté de la vision de Martí, sa vocation unificatrice fondée sur le réalisme. Dans son discours du soir du 27 novembre 1891 à Tampa – un fait qu’il convient de souligner, car il est souvent négligé –, il montra qu’il n’exagérait pas l’importance des générations : il appela tous ses compatriotes à un projet révolutionnaire qui leur permettrait d’être, sans barrière d’âge, de nouveaux pins. Mais la veille, il avait clairement indiqué que, dans son désir de mener une guerre qui aboutirait, grâce aux efforts de tous, à une république établie pour le bien commun, il prévoyait l’opposition de ceux qui placeraient leurs intérêts et leurs craintes personnels au-dessus des besoins de la nation.

Face à cette réalité, parmi ceux que représentaient les joyeux bosquets de pins jaillissant du paysage brûlé qui constituait l’image centrale de son discours du 27 novembre, il y aurait des personnes de tous âges : jeunes, mûres comme lui, et âgées. Pour Martí, quelqu’un comme José Francisco Lamadrid, âgé de soixante-dix-sept ans, serait présent en esprit dans l’assistance. Un mois plus tard, à Key West, ils échangèrent des salutations qui, en évoquant « la révolution passée » et « celle à venir », soulignaient la continuité de la lutte pour l’indépendance cubaine.

Dans le discours qu’il prononça le 26 au même endroit, il déchaîna un torrent de condamnations contre ceux qui semaient la peur de la guerre, attisaient les préjugés « raciaux » et craignaient de voir leurs caisses s’assécher. Ces attitudes étaient l’expression d’une société qui, forgée dans l’oppression coloniale, l’inégalité et l’esclavage, engendrait des obstacles, concrets ou perçus, à la capacité de sacrifice et au dévouement à l’effort collectif.

Martí lançait « Ils mentent ! » à répétition aux figures prétentieuses, aux poids morts de l’élite et aux figures prétentieuses opposées à la lutte naissante. En général, ceux qu’il interpellait rappelaient les « patriciens raisonnables » qu’il avait réfutés en janvier 1869 dans *El Diablo Cojuelo*. Ces idées reviennent également à l’esprit lorsqu’on considère sa lettre à Manuel Mercado du 18 mai 1895, où, à la veille de la tragédie de Dos Ríos, il répudie ceux qui se contentent d’« avoir un maître, Yankee ou Espagnol, qui les entretient, ou leur crée, en récompense de leur rôle de proxénètes, une position de premier plan, méprisant les masses en pleine expansion – les masses métisses, habiles et dynamiques du pays – les masses intelligentes et créatives de Blancs et de Noirs ».

Il a résolument pris parti « pour les pauvres de la terre », en général, et pas seulement à Cuba. Il savait combien l’unité était nécessaire pour remporter la victoire sur l’armée espagnole – et, surtout, pour défendre ses convictions – contre les machinations des États-Unis ; mais il n’a pas minimisé, par calcul, dans la poursuite d’une concorde illusoire ou fragile, le poids des forces opposées au bien commun et, par conséquent, à l’unité nécessaire à la révolution.

Ses inquiétudes à ce sujet furent exprimées dans un article intitulé « Les pauvres de la terre » – une expression qu’il reprit dans « Vers simples » – et publié dans Patria, revue qu’il fonda pour soutenir cette nécessaire campagne de réflexion. C’est l’homme sincère qui dit aux humbles : « Sachez au moins ceci : vous ne travaillez pas pour des traîtres » ; mais il sait qu’ils travaillent pour « une république invisible et peut-être ingrate », « pour la patrie, peut-être ingrate, que ceux qui, demain, chercheront sournoisement à exploiter, abandonneront au sacrifice des humbles ».

Il savait aussi, et l’affirmait clairement, qu’« un peuple est composé d’hommes qui résistent et d’hommes qui vont de l’avant ; de ceux qui accumulent et de ceux qui se rebellent ». Et tout cela fut entrepris face à un défi monumental : « Les républiques ne se construisent pas en un jour ; et Cuba, par ses seules luttes pour l’indépendance, n’obtiendra pas la victoire que l’humanité, dans ses renouvellements constants et sa lutte perpétuelle entre l’indifférence et la cupidité, entre la liberté et l’orgueil, n’a pas encore remportée à travers le monde. »

Il aspirait à une union où la réussite collective serait une force d’ascension créatrice et libératrice, et non un fardeau d’obstacles susceptibles de faire échouer l’œuvre révolutionnaire. L’intégrité de ses actions, empreintes d’une profonde compréhension des circonstances historiques et politiques, sans pour autant s’y soumettre comme le ferait un opportuniste pragmatique, est l’un des plus grands enseignements qu’il ait légués à ses successeurs. Il continue d’ouvrir la voie à ceux qui choisissent d’être des pins nourris par le nouvel ordre fondateur, et non de simples néo-maniaques prêts à capituler au premier obstacle.

La cohérence de sa pensée garantissait que ses enseignements agissaient comme une force motrice capable de mobiliser ceux qui étaient prêts à consentir les sacrifices nécessaires à la libération et à la dignité de Cuba. Fondamentalement opposée aux résignations du pragmatisme, elle s’était enracinée depuis des années dans l’expérience continentale et dans les projets des États-Unis. Elle les dénonça avec véhémence en 1889, notamment concernant le premier Congrès panaméricain, qui s’était ouvert cette année-là à Washington dans le but de dominer l’Amérique par des moyens économiques et politiques.

Cuba, toujours en quête d’indépendance – et confrontée même à des manœuvres visant à son rachat par les États-Unis à la métropole espagnole – devait se libérer de toute urgence non seulement de l’Espagne, mais aussi des machinations ourdies par la puissance nord-américaine émergente. Le congrès confirma à Martí que cette nation entendait « mettre son système de colonisation à l’épreuve des peuples libres », et ce n’est pas l’ancien système qui est mis à l’épreuve, mais le nouveau. Celui qui, très tôt, avait décelé la formation de l’impérialisme faisait référence au mode de domination qui, caractéristique du système capitaliste, allait être appelé néocolonialisme.

C’est précisément ce qui fut appliqué à Cuba en 1898. Cuba fut dépouillée – par l’intervention des États-Unis – de l’indépendance qu’elle avait prouvée digne et capable d’acquérir lors de la guerre menée contre les forces espagnoles. Les efforts déployés pour y parvenir, les années de lutte depuis avant 1868, l’existence d’une armée mambíe que la puissance intervenante parvint à dissoudre, mais dont l’esprit ne put être totalement démobilisé – un esprit dans lequel l’héritage de Martí continuerait de vibrer et de se renforcer – empêchèrent le puissant et vorace intervenant de la réduire au statut colonial qu’elle avait subi sous la domination espagnole.

Face à cela, le gouvernement américain expérimenta à Cuba ce « système de colonisation » que Martí avait perçu comme un danger pour toute l’Amérique latine. Malgré les voix dignes qui continuaient de défendre la pleine indépendance, les États-Unis ont profité de la soumission de ceux qui, comme Martí l’avait prédit et avait tenté de l’empêcher à temps, préféraient un maître, espagnol ou yankee, qui garantirait leurs besoins et leurs privilèges au détriment des plus démunis.

Avec ou sans l’amendement Platt – formellement abrogé en 1934 –, la république proclamée le 20 mai 1902 était contraire aux idéaux pour lesquels Martí avait combattu et était mort. Dans un nouveau contexte, la Révolution qui triompha en 1959, dont Martí fut l’architecte intellectuel, allait embrasser ces idéaux. Forte de cette inspiration, elle put même purifier les symboles construits sous l’influence yankee ou les modèles – comme le Capitole – destinés à abriter les institutions d’une République contraire à l’héritage de Martí.

Grâce aux mouvements indépendantistes que l’impérialisme n’a pu étouffer à Cuba, le 20 mai – que l’on pourrait considérer comme une tentative de ratifier politiquement la mort de Martí – ne constitua pas une victoire totale pour les forces anti-Martí. Il convient de garder cela à l’esprit lorsqu’on commémore la mort de Martí au combat et la proclamation d’une république qui ne lui rendit pas hommage, si ce n’est pour l’esprit révolutionnaire et les aspirations qui s’y insurgèrent et ouvrirent la voie à une république digne, appelée à préserver et à faire prospérer la volonté de progresser.

LUIS TOLEDO SANDE

Écrivain, chercheur et journaliste cubain. Docteur en sciences philologiques de l’Université de La Havane. Auteur de plusieurs ouvrages de genres variés. Il a enseigné à l’université et a été directeur du Centre d’études martiennes et directeur adjoint de la revue Casa de las Américas. Sur le plan diplomatique, il a été conseiller culturel auprès de l’ambassade de Cuba en Espagne. Parmi les nombreuses distinctions qu’il a reçues, on compte le Prix national de la culture et le Prix des critiques en sciences sociales, ce dernier pour son ouvrage « Panier de flammes : biographie de José Martí » (Velasco, Holguín, 1950).

Tiré de CUBAPERIODISTAS

 

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